Déconnecté de la réalité

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C'est ce qu'il y a de plus étrange dans le deuil : se sentir déconnecté de la réalité.

Voici comment cela se passe : votre cerveau doit s'adapter et accepter une réalité qui est totalement invraisemblable. "Maman est morte" semble être une langue étrangère ou le titre d'un film triste. Le genre de film que je regarderais avec maman, nous commenterions tous les deux la tristesse de l'histoire, nous verserions peut-être quelques larmes, puis nous retournerions à nos vies normales. Nous nous disions bonne nuit et le lendemain matin, nous prenions un café ensemble dans la cuisine. Certains jours, j'étais peut-être grognon et je ne lui parlais pas, mais elle était toujours là, sur le canapé, à faire ce qu'elle avait à faire.

Il ne m'aurait jamais traversé l'esprit qu'un jour, peut-être, elle ne serait plus là. D'accord, je sais que nous mourrons tous un jour ou l'autre. Mais maman... elle n'est pas du genre à mourir jeune. Elle est du genre à vivre jusqu'à 90 ans. Au minimum ! Elle sera très vieille, et après avoir vécu une longue et belle vie entourée de ses enfants et petits-enfants, elle mourra paisiblement dans son sommeil. Mais même ça, je n'y pense pas vraiment, parce que ça me rend trop triste.

Alors imaginez... que je doive maintenant faire face à cette nouvelle réalité. Cette réalité où maman est morte à 62 ans après avoir lutté et souffert, et perdu la tête à cause de ses métastases cérébrales, tout cela en l'espace de 5 mois. Mon cerveau ne peut tout simplement pas le comprendre.

Je n'arrête pas de regarder autour de moi en me disant "c'est vraiment bizarre", que ce soit à son enterrement ou en regardant sa pierre tombale. C'est comme si c'était un film, ou une caméra cachée (pas très drôle) où tout d'un coup l'équipe de tournage sort de sa cachette en criant "gotcha ! Ta mère n'est pas vraiment morte ! HAHA".

J'en ai même parlé au funérarium, où son corps reposait dans le cercueil pour que tout le monde se rassemble et dise au revoir. Je lui ai dit "c'est vraiment bizarre, n'est-ce pas ? tu es dans ce cercueil ?" et je jure que je m'attendais à ce qu'elle ouvre les yeux et réponde "oui, c'est vraiment bizarre, n'est-ce pas ?" et qu'elle redevienne morte.

Et c'est ainsi depuis un an maintenant. Une partie de moi attend qu'elle revienne et que nous puissions enfin "débriefer" et traiter tout ce qui s'est passé jusqu'à sa mort. Nous nous installerions confortablement dans le canapé avec une tasse de thé chaud et nous bavarderions sur le personnel hospitalier qui s'est occupé d'elle, sur la beauté du médecin, sur l'ennui d'être alité, sur la folie de tout ce qui s'est passé, mais aussi sur le fait que tout est rentré dans l'ordre à la fin. Nous en avons même ri, pensant que tout cela n'était qu'un grand malentendu. Comme si elle pouvait mourir si facilement !

Mais non. C'est pour de vrai, pour de vrai. Elle ne reviendra pas. Et je suis honnêtement un peu fâché qu'elle ne m'ait pas préparé à ce moment. Comment ai-je pu ne jamais envisager cette possibilité ? Elle a déjà eu un cancer, il y a 10 ans. Mais même à l'époque, je savais qu'elle s'en sortirait. C'est comme si sa mort n'était même pas une possibilité. Les mères ne meurent pas. Elles ne meurent que lorsque vous avez déjà construit votre propre famille, et à ce moment-là, la mort est naturelle, dans l'ordre des choses. Ni elle, ni personne ne m'a jamais parlé de la possibilité qu'elle meure prématurément. Ni comment m'y préparer le moment venu.

Comment se fait-il que personne ne vous prépare à ce genre de choses ? Je veux dire... ça va arriver à tout le monde ! S'il y a une chose qui semble essentielle, c'est bien CELA ! Comment faire son deuil, comment se préparer au moment où la personne que l'on aime le plus va mourir. Mais non, nous vivons tous notre vie en évitant ce qui est inévitable. Nous évitons la seule chose dont nous savons qu'elle arrivera.

Et lorsque cela arrive à quelqu'un d'autre, nous disons que nous sommes désolés, mais nous continuons à faire comme si "nous sommes différents. Cela arrive aux autres, pas à nous".

Et c'est pourquoi, lorsque cela arrive à des personnes comme moi, c'est comme si on vous tirait le tapis sous les pieds. Et vous vous sentez déconnecté...

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